Salima Naji, architecte, anthropologue, écrivaine…

Salima Naji, architecte, anthropologue, écrivaine…

PDF Imprimer Envoyer
Note des utilisateurs: / 3
MauvaisTrès bien 
24.11.2011

Salima naji

«La meilleure façon pour sauver un patrimoine est de lui donner une seconde vie»

En préparant sa valise pour un énième voyage dans les vallées présaharienne et les kasbahs du Sud marocain, Salima Naji, architecte DPLG et docteur en Anthropologie, nous a accordé cet interview exclusif sur ces derniers travaux, en l’occurrence son musée berbère présenté actuellement au Jardin Majorelle. Une autre exposition qui témoigne de la créativité sans pareil de la jeune architecte marocaine qui privilégie les matériaux locaux dans le respect de l’environnement et de la culture des lieux. Un concept artistiques et une démarche de travail  auxquels elle associe les artisans locaux. Et ce depuis ses toutes premières réalisations. Avec Salima, qui suit les traces de son maître le grand architecte égyptien Hassan Fathy, l’architecture contemporaine est un style. Les procédés constructifs ancestraux sont redécouverts, perfectionnés : Pisé, pierre, bois, stipes de palmier ou autres fibres, toutes les techniques des traditions vernaculaires du Maroc sont ainsi réinvesties dans une construction écologique sublimant le geste de l'artisan… Dans cette interview, l’architecte nous dévoile les secrets des greniers-citadelles du Maroc où elle a passé plus de dix ans de sa vie.

Sakane.ma : Commençons par votre dernière contribution «un musée berbère au Jardin Majorelle». Parlez-nous des moments forts de cette exposition ?
kasbahs berberes - Salima NajiSalima Naji: Ce magnifique projet qui se découvre actuellement au Jardin Majorelle est une ambition de Pierre Bergé, visionnaire une fois de plus. Grand défendeur du Maroc et de ses arts, il avait en effet à cœur depuis de longues années la création d’un musée dédié à l’art berbère. Un art qui le fascine depuis qu’il le découvre pendant les années 1960 où il commence à beaucoup venir à Marrakech. Il s’agit donc de sa collection d’objets accumulés sur toute une vie, complétée d’autres objets venus d’autres collections puisqu’il me semble que le Quai Branly a prêté des œuvres.  Les points forts sont nombreux dans une exposition qui fait appel à tous nos sens : de la beauté des pièces rares, des photographies de sites inédits, mais surtout des chocs esthétiques que l’on découvre grâce à la magie de la scénographie du lieu, je ne veux rien dévoiler : il faut aller voir cette très grande exposition et la savourer. Elle est très professionnelle et m’a aussitôt fait penser aux musées européens d’art comme Dapper à Paris ou Barbier-Mueller à Genève. C’est absolument unique dans le royaume.

Des tableaux de tapis, des mannequins, des objets plus surprenants d'outillage ornés, pièces rarissimes, des objets très graphiques, des poteries… placés dans un ordre mesuré pour un long voyage dans le temps. Comment tous ces supports ont-ils été choisis?
La rénovation du Musée ainsi que la scénographie ont été réalisées par l’architecte Christophe Martin avec à ses côtés, Björn Dahlström, qui est le commissaire d’exposition, tous deux ont accompli un travail remarquable, où l’un des traits saillants a été de réunir d’autres compétences pour peaufiner un projet qui est vrai projet muséal. Pierre Bergé, grand mécène pour plusieurs musées dans le monde, voulait une vraie exposition de part le choix des objets mais voulait aussi un contenu, pour s’assurer aussi de la scientificité du projet. J’ai donc participé au projet en tant qu’expert du monde berbère. Ma contribution porte donc essentiellement sur l’architecture marocaine, dite vernaculaire, et sur d’autres menus conseils venus au fil du temps. C’est un travail collectif. Tout l’honneur revient à M. Bergé et son équipe.
Il faut souligner cependant que cela arrive en temps opportun : au moment où toute cette culture est en train de mourir soit parce qu’elle est galvaudée par le tourisme soit parce qu’elle est méprisée par un manque de confiance culturelle, mais à un moment où elle est encore vivante : on peut donc encore agir. Le projet de P. Bergé la remet au centre de la ville et redonne à notre civilisation berbère ses lettres de noblesse.

Les 3 livres de salima naji Le patrimoine du Maroc est riche. Que suggérez-vous pour sauver ce patrimoine en ruine, souvent à la merci des spéculateurs du foncier et des promoteurs immobiliers ?
Le chantier pour le royaume est immense. Nous ne serons assez nombreux pour agir, et agir tant qu’on a de beaux restes : j’ai mis en exergue de mon site : « L'agonie de certains monuments est plus significative encore que leur heure de gloire. Ils fulgurent avant de s'éteindre ». (J. Genet), on comprend quand c’est trop tard.  La meilleure façon pour sauver un patrimoine est de lui donner une seconde vie en inventant de nouvelles destinations et en profitant d’un héritage construit pour l’habiter à nouveau. Or, nos contemporains le plus souvent préfèrent détruire pour construire du neuf sans mesurer la perte irrémédiable qu’une telle attitude implique. Tant de mosquée sont actuellement détruites. L’engouement pour les riads a permis de sauver les médinas, il faut que d’autres bonnes volontés, les élites, continuent comme cela a été fait par M. Laamrani pour le quartier Nejjarine à Fès (musée, quartier, etc.) ou le quartier du musée Marrakech par feu O. Benjelloun (medersa ben Youssef, Qoubba mourabitine, palais Mnebhi, etc.) Dans le Souss par exemple, je suis en contact avec des personnalités originaires de la région et qui ont choisi de s’impliquer dans toutes sortes de restaurations de lieux symboliques comme les lieux religieux ou les greniers collectifs sacrés, jusqu’aux aux simples maisons de village. Ça c’est très récent, cela veut dire qu’il y a un réveil qui se fait sentir un peu partout, et c’est important. Mais souvent c’est la méthode qu’il manque. Une méthode signifie aussi de vrais objectifs. En fait, des villes de Venise ou de Paris montrent qu’un patrimoine est pourvoyeur d’argent, à terme, mais surtout de culture. Hélas, nos spéculateurs sont trop gourmands et oublient qu’il faut aussi s’engager pour son pays, pas juste profiter d’une manne. Les remarques valables pour le foncier le sont aussi pour le patrimoine naturel malheureusement (forêts, eau, plages, espaces naturels…) Il faut donc être respectueux et vigilants. Voir loin : le patrimoine c’est juste une approche sage des choses, sage et humble. On lui préfère des attitudes mercantiles, tape-à-l’œil pour étaler son argent ou se sentir soi-disant « moderne ». Ceux qui veulent faire « moderne » sont souvent les plus réactionnaires  au fond d’eux-mêmes. Lorsque l’on est en accord avec son passé, on vit bien son présent ; lorsque l’on connait ses racines, on sait qui on est : il est inutile d’acheter son identité auprès d’architectes en mal de projets… Les élites obsédées par l’argent sont tout simplement incultes !

salima Naji Vous êtes à la fois architecte DPLG (diplômée de l’École d’architecture de Paris-La-Villette), et docteur en Anthropologie (École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris). Quel est le profil le plus présent dans vos réalisations ?
Dans une société globalisée comme la notre, une société où les repères se perdent, l’anthropologie permet de saisir certaines logiques de pensées permettant de comprendre les évolutions rapides de la société. L’architecte doit se positionner face à ces mutations rapides, pour répondre aux besoins de nos sociétés mais sans les réduire, les transformer pour qu’elles aillent faire un mieux-vivre, mais sans grimer ou falsifier. C’est vrai c’est difficile, mais ça eut se faire. Car, pour proposer des bâtiments en harmonie avec les besoins de son groupe, nous, architectes sommes d’abord au service des usagers. On ne doit donc pas séparer les champs disciplinaires, rien n’est étanche. Je passe parfois plus de temps dans un projet « social » qu’un beau projet facile où il ne sera question que d’esthétique finalement. Mais c’est vrai que ce qui m’intéresse le plus dans les projets que je fais depuis que j’exerce est l’impact positif d’un projet conçu avec le lieu et les hommes.
Dans la continuité de l’œuvre exemplaire du défunt Hassan Fathy, par exemple, notre maître en architecture à tous, le projet de réhabilitation du Qsar d’Assa, s’est appuyé sur l’implication forte de la population locale, pour la restauration en employant et en formant une main d’œuvre, mais surtout en proposant de vrais soutiens pour la création d’activités génératrices de revenus. Le chantier de reconstruction du ksar a contribué à réconcilier des habitants d'Assa avec leur Mémoire. Il s’est agi, avec l’Agence du Sud, de concevoir une restauration qui ne soit pas une coquille vide mais bien le lieu d’un développement local intégré, répondant à la culture précise et aux besoins de la population a été le moteur du projet.

Vous avez toujours été ouverte sur les artisans locaux que vous associez à vos travaux, même contemporains. Est-ce pour conserver les anciennes traditions artistiques  transmises oralement ?
Surtout que vous avez consacré plusieurs années de recherches aux greniers-citadelles du Maroc.
La chance de notre pays ce sont ses trésors vivants : les « artisans », moteurs du pays. Il va y avoir la sitcom « Sanaat biladi » qui va commencer le mois prochain su 2M pendant 8 semaines on va suivre de jeunes apprentis, maalmines plus ou moins confirmés. Pour nous c’est naturel d’avoir du stuc sculpté ou des zelliges dans nos maisons, c’est tellement banal qu’on leur préfère parfois des techniques venues d’ailleurs. Alors que ce champ s’est éteint dans d’autres pays ou est un savoir-faire extrêmement coûteux. Les bons artisans pour autant, se perdent, car c’est un travail physique où il y a des règles de l’art strictes qui s’apprennent sur la durée. Pour moi, lorsque je restaure un grenier-citadelle (Agadir), la joie c’est de comparer les techniques d’un lieu à l’autre. Lorsque l’on a de la chance comme  à Amtoudi où il y a une belle tradition constructive, de travailler avec des artisans très capables, on peut remettre à l’honneur de vieux modes de construire pour sauver un lieu. Mais les transposer dans une nouvelle architecture est aussi très intéressant. La saga du tadelkt est là pour le prouver.

Quel est donc le plus que vous apportent les artisans associés à vos chantiers ?
Vous savez dans mes chantiers de restauration de bâtiments anciens, sans ces artisans, nous n’aurions aucun résultat. Une pierre ça se taille ‘d’une certaine façon, un pisé correct obéit à des règles de l’art très strictes, un lattis de palmes se dresse d’une certaine façon, ce sont la somme de ces gestes qui fait la différence, mais cela est valable pour une architecture contemporaine aussi. Sans les hommes, il n’y a pas d’architecture, quelle qu’elle soit.  Enfin, lorsque l’on travaille avec un véritable homme de métier, c’est deux intelligences qui sont à l’œuvre, la sienne, la mienne, le projet y gagne nécessairement. Mais les véritables « maîtres d’art » sont rares, et souvent c’est le rapport de force qui est le pus courant dans le suivi d’un chantier…

Fils de sains contre fils esclave - Salima NajiCertes vous avez été décorée et primée à maintes reprises : honorée par le Prix « Jeunes architectes » en 2004, déclarée en tant que femme active dans le monde arabe, "Inspiring women, expanding Horizon" par la Mosaic Foundation à Washington en 2008, honorée par la cérémonie du Takrim de l’Ordre des Architectes du Royaume en 2010, primée par les Holcim Award autour du durable cette année, etc. Que signifie cela pour vous ?
La reconnaissance fait toujours plaisir. Surtout quand on a des décideurs qui croient que les compétences sont ailleurs (en Europe), les célébrations de ce type les obligent à faire confiance en la nouvelle génération. Mais pour moi, qui reverse toujours mes prix dans des actions pour sauver d’autres lieux en péril, un prix me permet de financer une restauration, c'est-à-dire de faire revivre un lieu. C’est ce que j’ai fait pour les greniers collectifs en 2005-06 et que je compte poursuivre pour le prix reçu cette année encore.

Vos livres sont nombreux, parlent-ils exclusivement du patrimoine bâti marocain?
Mes recherches premières ont porté sur les Kasbahs, ces architectures de terre sublimes donnent des leçons d’architecture car elles portent en elles des modes de vie et d’habiter spécifique où une certaine esthétique restait placée au cœur des choix constructifs. Jusqu’à une date récente, il était commun de rencontrer des artisans en mesure de construire sans négliger l’ornementation qui allait de pair et permettait d’abord de protéger la demeure. L’architecture subsume l’art, elle le contient dans notre héritage, rural comme citadin, on ne peut les découper. Les portes et tous les décors qui ornent ces demeures et les greniers collectifs du pays ont une signification qu’il a été passionnant d’étudier. Il m’a été donné ensuite le privilège d’arpenter toutes les vallées de l’Atlas pendant cinq ans autour des citadelles (Sirwa, le Jbel Bani et Haut Atlas, Moyen Atlas, Anti Atlas entre 1999 et 2006) et ainsi de rencontrer nombre de doyens et de personnes vivant dans le monde hostile et difficile des montagnes, mais ayant développé une certaine philosophie que l’on peut résumer par le respect. Respect des êtres, des choses, des architectures. Cette expérience a donc d’abord été une belle sagesse qui m’a été transmise et dont je pense être digne. Mon quatrième livre est un essai qui reprend une partie de ma thèse de doctorat, il traite des liens qui lient nos greniers collectifs (igherm, igudar) aux sphères du sacré. (Thèse soutenue à Paris en 2008 à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales). Mon cinquième livre qui est en fabrication parlera aussi d’architecture et de traditions constructives, nous aurons l’occasion d’en reparler !

D’après votre expérience en la matière de sauvetage de plusieurs citadelles du royaume (Kasbahs, Agadir, etc.) mais aussi de mosquées rurales, quel est le point en commun entre les différents sites à travers le pays ? Y a-t-il des aspects communs entre ceux du Maroc et des autres pays arabes ?
Le point commun de notre architecture est, paradoxalement, l’unité dans la diversité. Pour moi, notre pays, vieux pays de civilisation, transporte en lui des témoignages de traditions parfois très anciennes qui continuent de vivre. La nouvelle constitution fait ce constat de pluralité culturelle qui a façonné notre pays, par l’architecture on peut le mesurer continuellement. D’un site à un autre, il me semble déceler ces parentés dans le temps et l’espace, quand je vais à Tolède ou à Grenade aussi, quand je vais à Tombouctou pareillement. Notre pays est à la croisée de cultures, qu’elles soient appelées « arabes » ou autre (peu importe), il propose une synthèse de toutes ces cultures qui ont baigné et façonné un pays dont le substrat, amazigh, est indéniable maintenant que l’archéologie est en mesure de le prouver. Mais un pays d’ouverture qui n’a jamais cessé d’impressionner par sa capacité à se renouveler. Cependant, par rapport  nos voisins, il reste celui dont les traditions ont été le mieux conservées, à nous d’en faire un atout et de veiller à ne pas les perdre.


Entretien réalisé par : Rida ADDAM
Photos : Asmae Chihabi

Partager:


 

Ajouter un Commentaire